Déconstruction et réemploi des matériaux, quelle marche à suivre ?

La communauté de communes a besoin de bureaux et d’un atelier pour les services techniques. Elle envisage de déconstruire un bâtiment existant et souhaite réemployer une partie des matériaux. Vincent Tissot, architecte-conseiller au CAUE de l’Aude, fait le point avec Anne-Marie C.*, élue référente, sur cette démarche qui va permettre d’abaisser le coût carbone de l’opération.

 

A.-M. C. : Pensez-vous que notre bâtiment - un ancien garage des années 1970 – peut se prêter à un projet de réemploi de matériaux ? Quelle est la marche à suivre ? 

V. T. : Oui, car tout bâtiment s’y prête. La première chose à faire, quand on a une idée du projet et du devenir du site, avant même de lancer l’appel d’offres et de définir le programme, c’est d’effectuer un « diagnostic ressources ». Il est réalisé par des professionnels spécialisés dans le réemploi qui viennent sur le site pour évaluer les possibilités de ressources en matériaux disponibles sur place. Ils passent en revue tous les équipements (ventilation, sanitaires, etc.), l’ensemble des éléments structurants (poutres, bardages métal, bardage bois, etc.), jusqu’à l’enrobé. Il dressent la liste des éléments qui pourront être réemployés. On obtient ainsi une bibliothèque de matériaux pour le futur projet.

A.-M. C. : Quels seraient les bénéfices ?

V. T. : Le BTP en France représente les 2/3 de la production totale des déchets. Réduire ces déchets, c’est déjà une bonne chose sur le plan écologique et environnemental. Au lieu de gaspiller des matériaux et de payer pour leur élimination à la décharge, on les réemploie sur le site. Cette économie permet d’équilibrer certaines dépenses car, bien sûr, le fait de déposer des menuiseries, par exemple, cela revient plus cher qu’une démolition à la pelleteuse. Si les filières existent localement, on peut aussi revendre certains matériaux recherchés dont on n’a pas besoin pour le projet et générer un petit profit. Je pense par exemple à des radiateurs en fonte, à des menuiseries bois, etc. 

A.-M. C. : Est-ce que cela va suivre au niveau réglementaire ?

V. T. : En France, la loi relative à la lutte contre le gaspillage et à l'économie circulaire (AGEC) de 2020 encourage la valorisation des déchets et la pratique du réemploi. Le décret d’application du 9 mars 2021 impose aux maîtres d’ouvrage publics l’achat de biens issus du réemploi. En outre, l’article L.228-4 du code de l’environnement impose désormais aux acheteurs publics de veiller au recours à des matériaux de réemploi lors des opérations de construction et de rénovation.

La réglementation environnementale 2020 vient ajouter divers indicateurs dont l’« analyse du cycle de vie » (ACV) des matériaux (extraction, fabrication, livraison, mise en œuvre, durée de vie, fin de vie) qui apparaît sur les fiches produits des industriels. Le réemploi remet à zéro cet indicateur puisque les matériaux ont déjà été en circulation. En coût carbone votre bâtiment sera donc forcément plus bas. Cela peut favoriser un projet qui peut-être ne serait pas viable autrement.

A.-M. C. : Est-ce que le réemploi influe sur l’aspect du bâtiment ?

V. T. : On peut faire du réemploi sans que ce soit vu en façade, par exemple avec des dalles de faux plafond ou du faux plancher. En maçonnerie, si on a du remplissage à faire sur des systèmes type poteaux-poutres, on peut récupérer les vieilles pierres, briques, etc. Dans le cas du bâtiment de la communauté de communes, on pourrait éviter de déposer les plateaux intérieurs du bardage en métal existant, tout en changeant l’isolant, pour faire une façade bois donnant sur l’extérieur. On viendrait ensuite doubler par l’intérieur avec du placoplâtre ou du bois et assurer l’étanchéité à l’air du futur volume intérieur. Ainsi on garderait la structure initiale qui ne serait plus visible et on rénoverait énergétiquement le bâtiment. Cela ferait du métal en moins à acheter et à déposer.

A.-M. C. : Est-ce qu’une démarche de réemploi prend plus de temps ?

V. T. : Avec le diagnostic, il faut compter entre 6 mois et 1 an d’études supplémentaires mais vous allez gagner sur le temps de chantier puisque vous n’aurez pas à mettre le terrain à nu. Et puis, sur 50 à 60 ans de vie minimum pour le bâtiment, c’est doublement bénéfique puisque ça évitera de le démolir pour le reconstruire dans 20 ans. Il faut savoir qu’on est arrivé à un point où le bâtiment est un bien périssable et jetable. On le voit dans l’obsolescence programmée de certains matériaux. Le réemploi est une pratique qui remonte aux sociétés anciennes. On déconstruisait une maison pour récupérer des pierres par exemple. C’est à partir de l’industrialisation que cette pratique vertueuse s’est perdue. Il serait temps d’y revenir !

 

Légende photo haut de page :

Déchèterie de Saint Martin d’Hères (38) - 2018. Réemploi de matériaux inertes (goudron, concassé de béton, tuiles, briques, etc.), MOE : NA Architecture - MOA : Grenoble Alpes Métropole. 

Légendes photos diaporama (de gauche à droiteCliquer pour voir l'image en entier.)

1 et 2 : Réemploi du bois du "pavillon 18" pour la construction d'une terrasse, ENSAPLV, R. Arlot, M. Leyral. Le cours permet aux étudiants de concevoir une structure de type « pavillon » en matériau bois et ses dérivées et de la réaliser en maquette, jusqu’à ses détails techniques d’exécution.

3 : Réemploi d’un vieille poutre dégrossie pour créer le linteau et l’encadrement de l’ouverture du mur en pierre.

4 : Réemploi de chutes de poutres en lamellé-collé pour la création des marches de l’escalier. MOA privé

 

Déchèterie de  Saint Martin d’Hères (38) - 2018
A savoir

*Anne-Marie C. est l'élue d'une communauté de communes fictive. Cet article participe d’une série sur les problématiques des élu.e.s que nous rencontrons. Il vise à illustrer de quelle(s) façon(s) le CAUE accompagne les besoins des collectivités.

 

A télécharger :  Introduction générale aux « 36 fiches pratiques de matériaux facilement réemployables » élaborées dans le cadre du projet européen FCRBE (Faciliter la circulation des éléments de réemploi).

A écouter : L’Emission du Mag’ de l’Environnement sur le réemploi des matériaux de construction, 1er volet.

Informations supplémentaires

Liens utiles

Opalis, centre de ressources documentaires.

Envirobat : Fiche MOA des matériaux issus de la déconstruction.

FCRBE : Les « 36 fiches pratiques de matériaux facilement réemployables » (version française « chosen language : FR »)

Bellastock : AMO spécialisée dans le réemploi en architecture, urbanisme et paysage

Backacia : Plateforme d’achat-vente de composants de réemploi, AMO 

Cycle-Up : Plateforme de mise en relation, assistance aux entreprises, MOE, MOA spécialiser dans le réemploi en architecture 

Ressources